In Articles & Billets, Ecriture

 

12 jours. Cela faisait 12 jours que je n’écrivais plus. Depuis cette nouvelle, je n’y arrivais plus. Une tragédie de plus avait scellé mon choix. J’avais repris le cour de ma vie sans ne plus penser à lui, mon livre. Tonton avait sûrement raison: écrire ne servait à rien. Écrivain n’était pas un métier pour une femme!  Et même si cela aurait pu servir à quelque chose je ne serai jamais de taille. A quoi bon apprivoiser ses rêves, puisque à peine un rêve entrepris, une nouvelle tornade devait déjà bouleverser votre si fragile équilibre? J’avais repris le cour normal de ma vie . Je n’avais pas prévu de revoir Tonton cette semaine non plus; c’était la semaine des Chasseurs. Il serait occupé ailleurs et j’en étais presque soulagée. Le voir jubiler face à mon tout récent « renoncement » ne me disait rien. Tonton, lui qui m’avait élevé comme sa fille, voyait mon amour pour l’écriture comme une entrave sérieuse à tout potentiel épanouissement familial. Je crois que c’était le seul vrai problème qu’il avait avec la venue de ce livre: jamais il ne me verrait d’homme si je continuais à me passionner ainsi pour un livre et je crois que malgré son air bougon il aimerait cela me voir avec un homme. Une semaine loin de ses remontrances me ferait du bien.  Seul Oro me manquerait ces prochains jours, mais à cela aussi je m’y habituerais. 

12 jours sans écrire, c’est presque de la survie avec juste ce qu’il vous faut d’oxygène, chaque geste vous demande plus d’énergie, chaque parole semble vous voir manquer d’air, et puis surtout chaque minute à feindre de sourire vous rappelle le son blafard de l’ennui, de l’existence où il ne se passe rien. 12 jours sans écrire c’est comme mourir avec parcimonie, avec comme seul écho les grains qui dans le fond du sablier s’amoncellent. Pourtant, qui étais-je pour prétendre vouloir écrire un livre alors que tant d’injustes tremblements ne cessaient de renverser le monde? Quelle était cette douce folie qui en mon cœur avait fait germé ce douloureux caprice? 

Ecrire c’était ressentir. Comme si vous aviez le cœur constamment mis à nu, chaque caresse devenait une étreinte, chaque murmure devenait un cri, chaque coup de cœur un coup de foudre. Ressentir de cette façon-là: c’était souffrir. Voici tout du moins la nouvelle explication rationnelle et pragmatique (deux qualificatifs qui m’étaient opposés) que je me répétais comme un mantra: « écrire c’était souffrir », et pourquoi prendre ce risque, alors que je pourrais très bien me laisser glisser dans l’habit morne d’une existence sans vague. Bien des gens y arrivaient. Cela serait mon cas aussi. Ce choix ne me demanderait d’ailleurs d’autres pré-requis que de savoir garder les yeux bien fermés et d’apprendre à obtempérer. Et même si je n’avais pas l’âme bien docile, je m’y plierais sans peine, s’il était bien vrai que la souffrance vous épargne d’une fois qu’on renonce à rêver: J’essaierais. Mais m’y plierais-je réellement?  Au simple abîme que ces pensées creusaient en moi déjà j’en doutai. Pourtant comment pourrais-je continuer dans une  voie qui n’appartenait qu’à moi? Et où irais-je trouver la force de continuer à ressentir,  ces jours où même le ciel autour vous offre l’insoutenable? 

Ces 12 jours passés sans écrire n’avaient pas été bons, ni même meilleurs; je n’avais pour sûr rien ressenti, ni le mal, ni le bien et c’en était tout l’avantage. Tonton avait sans doute raison: « une vraie vie »: c’était la vie qu’il me fallait. Une vraie vie: sans écrire, sans ressentir, sans plus jamais me laisser renverser par une caresse. 

 

(pour toi, 10-2015)

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